Sur les traces de Rubi Antiqua à Ruvo di Puglia

Le nom de Ruvo di Puglia, charmant petit village des Pouilles en Italie du sud, ne vous dit probablement rien. Et pourtant, si vous vous êtes déjà rendu dans un musée abritant des collections d’Antiquités grecques, il est fort probable que vous ayez contemplé des objets découverts dans ce village et à proximité. En effet, les vases, statuettes et objets en bronze découverts à Ruvo di Puglia depuis le XVIIIe siècle sont nombreux dans les collections européennes. On les trouve aussi bien à Paris, Madrid, Londres qu’à Saint-Pétersbourg, mais également aux USA, au Qatar… Heureusement une famille d’érudits, les Jatta, a compris rapidement le potentiel archéologique de Ruvo et les dangers du collectionnisme européen pour son patrimoine : cette famille est à l’origine de l’une des plus importantes collections de vases italiotes, aujourd’hui exposée dans le palais Jatta, devenu musée national italien en 1993. Comment un petit village italien méconnu a-t-il pu ainsi abreuver les collections nationales et privées du monde entier ? C’est ce sur quoi porte le projet Rubi antiqua depuis quatre ans, dont je vous invite à consulter le site : http://rubiantiqua.eu/fr/

 

La visite de Ruvo commence logiquement par son musée, de la gare on peut s’y rendre à pied en 5/10 minutes. La collection Jatta, débutée vers 1820, est installée depuis 1848 dans l’édifice actuel du musée. Grâce à l’opiniâtreté de Giulia Viesti, épouse de Giulio Jatta, les vases ne partirent pas comme prévu dans les collections du Roi de Naples, mais furent exposés dans la demeure-musée conçue spécialement par l’architecte Luigi Castellucci à Ruvo di Puglia. Le palais héberge, outre les appartements de la famille Jatta, des bureaux, des locaux agricoles et des écuries, l’un des premiers édifices muséaux d’Europe. Situées au rez-de-chaussée, les quatre pièces du musée sont alignées le long du jardin, profitant pleinement de la lumière extérieure. La famille Jatta est une famille bourgeoise (qui tend vers le socialisme, la première carte du PS italien des Pouilles est à leur nom) d’érudits, les nombreux descendants de la Giovanni Jatta Jr étudient notamment le droit et la biologie, tout en se préoccupant toujours des collections de leurs aïeux, ce qui a permis à la collection de parvenir intacte à l’État italien qui s’en est porté acquéreur en 1991 (Barbara Jatta a d’ailleurs poursuivi la tradition familiale, puisque le 1er janvier 2017 elle a été nommée Directrice des Musei Vaticani par le pape). Le musée privé devient le Musée Archéologique National Jatta dès 1993 et constitue l’une des rares collections archéologiques du XIXe conservées ainsi dans sa muséographie initiale. On peut ainsi aujourd’hui déambuler dans le musée tel qu’il a été conçu il y a plus de 150 ans. Si les éclairages et les cartels ont été mis à jour, les anciennes vitrines, les supports en bois en forme de colonnes et leur disposition ont été maintenus, ainsi que le reste du mobilier. La visite est donc tout d’abord une plongée dans le collectionnisme et la muséographie du XIXe siècle. Mais tout de suite, la masse des vases orange et noirs s’impose. Des centaines de vases s’offrent ainsi à notre regard, de scènes inspirées de la vie quotidienne ou des mythes. Un guide distribué à l’entrée du musée permet de décrypter les récits portés par les vases les plus importants. Pour en savoir plus sur le musée : https://klinai.hypotheses.org/1284

 

Si le jardin n’est pas encore ouvert au public, il est possible de visiter, sur demande, une partie des appartements de la famille Jatta situés à l’étage (l’autre partie est toujours habitée). Accompagné de mes deux guides sur place, Giovina Caldarola et Giovanna Baldassare (dont je vous reparlerai très bientôt pour leurs projets La Capa grossa et Archeokids), j’ai eu la chance de découvrir ces appartements en compagnie de Marco et Rosa Maria Jatta. Celle-ci a entrepris depuis une vingtaine d’année de restaurer le premier étage du palais, qui a été ouvert au public de 2000 à 2010. Le palais porte en effet les stigmates de l’histoire, et notamment de sa transformation en bureaux par les Anglais à la fin de la deuxième guerre mondiale, puis en vaste débarras. Il a fallu débarrasser l’espace, restaurer les murs, les sols et les meubles, et en trouver de nouveaux. En puisant dans ses souvenirs d’enfance et les archives, Rosa Maria Jatta a réussi à restituer les pièces telles qu’elles étaient avant que la famille ne doive les quitter. Plusieurs tableaux de l’école caravagesque ornent les murs, dont les tapisseries, peintures et stucs originaux sont toujours en place. Seule la chapelle abrite un mobilier hétéroclite : les chaises et l’autel rapatriés du mausolée familial en partie pillé. Quant à la bibliothèque, elle contient un fond unique : hérité des nombreux enfants de la famille Jatta, il contient des ouvrages d’histoire, d’archéologie, de biologie… dans un ensemble qui n’a jamais été dispersé.

 

Riche ville de culture au patrimoine entretenu, Ruvo di Puglia offre bien d’autres promesses au visiteur. En sortant du musée, il n’y a qu’à traverser la route pour rencontrer les tours aragonaises de la muraille qui cernait Ruvo et entrer dans le centre médiéval du village. L’axe que l’on empreinte naturellement (via Veneto puis via De Gasperi) a pour ancêtre la fameuse via Traiana, alternative côtière à la via Appia. D’ailleurs l’autre rue importante du village, la via Cattedrale . Il serait tentant d’emprunter cette dernière  pour rejoindre directement la Concattedrale, mais mieux vaut s’avancer sur la via Traiana, passer à l’office du tourisme, et contempler les superbes immeubles d’habitations et les palais qui la bordent, notamment au 16 via De Gasperi : derrière l’imposante porte de cet édifice du XVIe siècle, vous découvrirez le palais renaissant de la famille Spada avec sa superbe cour, décorée d’une balustre à bas reliefs mythologiques. En continuant, vous déboucherez sur la place Garibaldi et sa tour de l’horloge de 1603, décorée d’une inscription romaine de Gordien III, découverte non loin de là à la fin du XVIIIe siècle (le passé « glorieux » de la cité est alors déjà valorisé par les édiles). D’ici, tournez à droite pour aboutir sur le Largo Le Monache, ancien marché au poisson qui a laissé place à une placette bordée d’édifices religieux et de palais.Empruntez la via Modesti puis la via Cassano pour revenir sur l’ancienne via Traiana. Juste avant de déboucher sur la place Matteotti, jetez un œil à la via Rogliosa dans laquelle l’habitat fut si dense que jusqu’à peu la plupart des habitants du village prétendait y être née ! Cette concentration est sûrement due à la proximité de la place sur laquelle les ouvriers étaient embauchés à la journée pour les champs ou les chantiers de construction.

 

S’installer quelques instants sur la place permet de contempler les palais, les églises et le château qui l’encadrent. Cet espace a subi de nombreuses modifications : à la tour du XIVe ont été ajoutées des ailes, notamment le palais Melodia à sa gauche, lors de la période de paix du règne de Federico II permet de la transformer en résidence privée. L’église à sa droite est édifiée en 1902 et vient compléter la façade de la place. La tour del Pilota, située au centre de la place, est en revanche démolie car dangereuse. Sur votre droite, la mairie est un imposant palais médiéval/renaissant, à sa gauche en quittant la place, entrez dans la petite chapelle de S. Rocco d’où partent les processions de Pâques (les statues de l’église sont alors transportées par la foule de 2h à 8h du matin dans toute la ville).

 

Dirigez-vous vers la cathédrale par la via Specchia, vous passerez devant l’église grecque et aboutirez sur le largo Cattedrale par le même chemin que Robert Gardner en 1913. Ce membre de la British School of Rome qui descendait alors la via Traiana en bicyclette (pour en savoir plus : La Regina Viarum e la Via Traiana. Da Benevento a Brindisi nelle foto della collezione Gardner), nous a laissé l’une des plus anciennes photographies de la Cathédrale et on imagine bien sa surprise quand il découvrit sa façade monumentale au détour de la ruelle.

 

L’histoire de la concathédrale est longue : construite entre le XIIe et le XIIIe siècle, elle a subi plusieurs modifications successives. Entre 1901 et 1925, l’édifice et son campanile (une ancienne tour de guet) ont été libérés des édifices venus s’y coller et le sol a été rabaissé de façon à dégager la base des trois portails de la façade. Outre la cathédrale, il est possible de visiter le site archéologique souterrain (thermes romains, tombes antiques et médiévales…) aménagé suite aux travaux de renforcement du sol.

 

Si vous avez plus de temps à consacrer à Ruvo, perdez vous dans les ruelles du village et rendez-vous dans les différentes églises du village, au musée d’art contemporain ou au musée du livre. Vous pouvez aussi aller déambuler dans la pinède communale, d’où s’offre à vous une vue sur la mer d’oliviers qui cerne le village, et, au loin, la mer adriatique (et en cas de beau temps, le Gargano au nord). Si vous êtes motorisé, n’hésitez pas aller visiter le cimetière monumental, situé à la fin d’une monumentale allée d’ifs. Vous y retrouverez la famille Jatta et le lien fort qui unit le village à son passé antique.

 

Bien entendu, en errant dans ces ruelles et ces palais, vous devriez vous ouvrir l’appétit. Il me semble difficile de mal manger à Ruvo, mais pour un festin, rendez-vous chez Pomponio (l’entrée est très romanesque, un peu comme si vous alliez dans un endroit secret, n’hésitez pas à franchir la porte et monter l’escalier), U.P.E.P.I.D.D.E. est également une bonne adresse, un peu plus chic. Si vous en avez marre de la nourriture locale, mangez napolitain chez O.Scugnizz.

 

Comment se rendre à Ruvo ? Depuis l’aéroport de Bari, ou Bari même (article à venir sur cette belle ville installée au bord de la mer), un train vous emmène à Ruvo di Puglia en environ 45 minutes, pour la modique somme de 2€80. Ce même train vous permet de passer visiter Bitonto. Une fois sur place, mis à part pour vous rendre au cimetière monumental, tout peut se faire à pieds. Plusieurs B&B (La Puglia di Claudia par exemple, dont la propriétaire illuminera votre séjour de sa seule présence) et hôtels peuvent vous accueillir pour la nuit.

Merci à Pugliapromozione, sponsor du colloque Rubi antiqua et de mon séjour à Ruvo.

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